36) La longue marche des langues

« La langue est tout ce qui reste à celui qui est privé de sa patrie.
Mais la langue, il est vrai, contient tout. »
Friedrich Hölderlin (1770-1843)

Généralement, on classe les langues de la manière suivante:
Langues isolantes se composent de monosyllabes, renfermant une idée complète et fixe, juxtaposés les uns aux autres sans fusion: ainsi le chinois, le siamois, le vietnamien. Exemple: la phrase "Ma sœur aînée se tient à l’intérieur de la maison" se dira en chinois "Wo tse tse tai fang nei tch’e", c’est-à-dire, mot à mot: "Moi sœur sœur être dans maison intérieur".
Langues flexionnelles joignent à des radicaux des éléments dénués de sens isolément, de telle sorte que l’ensemble ait une signification précise (cf. l’allemand Der Tisch, dem Tisch, die Tische).
On distingue plusieurs catégories dans les langues flexionnelles :
- les langues flexionnelles agglutinantes (les divers radicaux se juxtaposent les uns aux autres en fusionnant). De ce type: le turc, le mongol, l’esquimau, le malais, le bantou, le coréen, le japonais, le basque, le géorgien, l'abkhaze, le swahili, le somali, le zoulou. Ainsi, en turc ev = maison, evden = hors de la maison, evlerden = hors des maisons.
- les langues flexionnelles à brisure interne: dans cette catégorie de langues, les consonnes indiquent le sens et les voyelles marquent la flexion du mot. Ce système se rencontre dans les langues sémitiques (hébreu, phénicien, syriaque, arabe) et les langues chamitiques (égyptien ancien, copte).
- les langues flexionnelles synthétiques ou fusionnelle (e.g. indo-européennes à l'exception de l'arménien, qui est la seule langue indo-européenne qui soit agglutinant).
Le latin ou le grec ancien en sont des exemples classiques des langues indo-européennes flexionnelles synthétiques.
L'allemand en fournit un exemple quant aux langues contemporaines. Dans Der Mann ist mein Lehrer («L'homme est mon professeur»), l'article der indique à la fois le défini (s'opposant à l'article indéfini), le singulier, le masculin, et le nominatif. Il en est de même dans les langues slaves. Les langues romanes font partie également de cette catégorie de langue.


La théorie linguistique de Japhet postule une origine commune aux langues caucasiennes, sémitiques-hamitiques, et basques.
En 1924, Nicolaï Iakovliévitch Marr (1864-1934) va plus loin et proclame que tous les langages du monde descendent d'un seul « proto-langage », qui avait consisté en quatre exclamations: sal, ber, yon, rosh. Bien que les langages subissent une évolution ultérieure, la « paléontologie linguistique » rend possible de discerner des éléments des exclamations primordiales dans n'importe quelle langue.


D’où vient les langues indo-européennes?
Comme son nom l’indique, la famille des langues indo-européennes regroupe la plupart des langues parlées aujourd’hui en Europe, mais aussi l’hindi, le persan et le sanskrit, ou encore des langues mortes comme le latin ou le hittite.
Pour classer ces langues dans un même groupe, on se base sur leurs similarités concernant des mots du langage courant. Par exemple « mère » se dit « mother » en anglais, « mutter » en allemand, « mater » en latin, mais également « madar » en persan et « matr » en sanskrit.

"Un individu ne vit qu’à l’intérieur de sa langue, voilà son identité."  Emil Cioran

Comme pour les espèces animales, si des langues se ressemblent et appartiennent à une même famille, c’est qu’elles ont une origine commune: bien avant l’invention de l’écriture, il aurait donc existé une langue primitive, l’indo-européen, dont il ne reste aujourd’hui aucune trace, mais dont descendraient toutes les langues indo-européennes actuelles. On ne sait évidemment presque rien de cette langue primitive, mais on imagine volontiers qu’en indo-européen, « mère » se disait avec un mot du genre « meter ».

Le nombre “3″ (trois) dans quelques langues indo-européennes, avec comme point de départ le mot indo-européen: tréies.
À droite, en haut (pour comparaison) “3″ en quelques langues non-indo-européennes de l’Europe (e.g. shalosh - שלוש, signifie 3, en hébreu).

- Selon l’hypothèse kourgane, l’indo-européen viendrait d’un peuple semi-nomade ayant vécu il y a environ 6000 à 7000 ans dans la steppe située au nord de la Mer Noire, aux environs de l’actuelle frontière entre la Russie et l’Ukraine. Dans ce scénario, ce peuple de guerriers et de cavaliers conquérants aurait entrepris de nombreuses migrations, permettant ainsi la diffusion de leur langue en Europe et en Asie.

- Selon l’hypothèse anatolienne, l’indo-européen trouverait son origine en Anatolie (l’actuelle Turquie) il y a environ 8 à 10 000 ans, à l’époque de l’apparition de l’agriculture dans cette région. La langue se serait alors répandue dans toute l’Eurasie en même temps que la diffusion de l’agriculture.

- Récemment, Colin Renfrew (universitaire et archéologue britannique, né le 25 juillet 1937 à Stockton-on-Tees) s'est rallié à la proposition d'Igor Mikhailovich Diakonoff (1915-1999) qui suggère le sud-est de l'Europe comme berceau des Indo-Européens (l'hypothèse balkanique). La région balkano-danubienne a en effet l'avantage d'être le centre des différentes voies d'une immigration progressive des Proto-Indo-Européens. Kaveli Wiik est aussi un des tenants de cette théorie. Les premières manifestations de l'Aurignacien et du Gravettien proviennent d'ailleurs de cette région avec les sites de Bacho Kiro et de Kozarnika (une grotte située en Bulgarie, à 350 km sud-ouest de Bucarest), qui semble également le berceau de l'haplogroupe I du chromosome Y.

Sources:

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